Photo de couverture

Hey Joe, c'est quoi le punk ?

 

Cette année c’est les 40 ans du punk. Et il parait qu’il faut les fêter. La reine d’Angleterre est même OK avec ça, je parie que tu t’y attendais pas. Alors on fête quoi au juste ? Une bande de gamins venant des quartiers populaires qui ont décidé un jour de monter sur scène pour balancer leurs riffs n’importe comment et qui ont connu un succès fulgurant ? Ou bien est-ce une ode au capitalisme qui a réussi l’exploit de reprendre à son compte un mouvement qui le déteste ? Je t’écris aujourd’hui pour essayer de répondre à ces questions, et parce que pour moi le punk est intimement lié à ta personne.

J’ai 13 ans, je vais rentrer en 4ème. Je ne suis qu’une petite boule de nerf, prête à tout péter à la moindre interdiction, un mélange infernal d’Olga Pataky et du diable de Tasmanie. Mon père, dans toute son intelligence paternelle, sort sa platine vinyle et me branche sur cet album. La pochette me plaît : un mec prêt à éclater sa guitare sur scène avec une photo même pas nette, ça correspond à mon humeur pondérée d’adolescente. Et c’est l’appel de Londres qui s’empare de moi à la première note. Ta voix, la ligne de basse, cette batterie qui te revient toujours en pleine gueule. Je comprends pas bien les paroles, mais l’énergie je me la reçois en pleines tripes, cette montée dans le bide qui te fais sentir vivant. Il existait donc quelque part quelqu’un qui pouvait retranscrire la rage de vivre dans un monde d’adultes inaptes à la compréhension adolescente ? 13 ans, ce moment où tu te sens invincible, où tout te fait chier et où tu dois composer avec ton envie immense d’être un grand et la réalité du brevet, des profs et des parents. Alors si le punk arrive à ce moment là dans ta vie, il y a de grandes chances que tu l’accueilles les bras ouverts. Et puis, dans la philosophie punk, chacun est invité à passer à l’acte, à développer ses talents. Si l’on est un gamin créatif et curieux (un enfant quoi), on ne peut que se reconnaître dans ce courant : joue de la guitare, monte sur scène, chante, dessine, fais ce que tu veux mais fais-le. Un message pareil, c’est éternel. Il existera toujours des ados pour reprendre à leur compte cette façon d’envisager la vie, c’est peut-être même le seul truc cool qui puisse vraiment t’arriver au collège. Et puis, pour une fois, c’est ouvert à tout le monde. Les grands, les maigres, les moches, les introvertis, les gays, même les meufs (youpi !)… si tu veux faire partie de la fête, tu es le bienvenu. A l’école, à la maison, partout tout est codifié, tu comprends rapidement que les gens veulent mettre les autres dans des cases. A contrario, le punk t’apprend l’ouverture d’esprit et à profiter du moment présent. Hey! Ho! Let’s go ! Les titres s’enchaînent et la passion ne s’atténue pas.  Ça y est Joe, je suis fan. Les zombies à la solde du capitalisme, la guerre, la révolution… je valide tout et un univers contestataire s’ouvre à moi.

A 18 ans, Londres brûle. L’âge ingrat où tu comprends qu’il va falloir se conformer un minimum à la société, (et il faut bien le reconnaître, parfois c’est plus facile). J’ai fais la connaissance d’Iggy, de Joey et ses frères, de Syd aussi, mais c’est pas pareil. Loin de moi l’idée de les dénigrer hein, mais c’est comme si les Clash étaient inclassables, en dehors de l’espace punk tout en étant à l’origine (ou presque). Parce que finalement, le punk c’est quoi ? On nous a vanté les mérites d’une société où chacun pourrait devenir ce qu’il souhaite alors que pendant ce temps là Johnny Rotten a fini sa carrière en faisant des publicités toutes pétées pour du beurre, Vivienne Westwood est devenue millionnaire en vendant des fringues trouées le prix d’un smic, Iggy Pop nous vante les mérites des start-ups françaises et en cherchant bien on doit pouvoir trouver des mecs sur TF1 avec des t-shirts « Sex, drug & rock’n’roll ». On ne sait pas bien à quoi tout cela rime vraiment. Est-ce que ça veut dire que quoi qu’il se passe on se fait toujours rattraper par la réalité ? Que l’argent dont on se fout à 13 ans (parce que les darons gèrent, en règle générale) devient finalement quelque chose d’important dans la vie ? Ou bien que la rage passe finalement mieux quand elle est maîtrisée ? Dur de répondre à ces questions tant elles impliquent des désillusions et des remises en question sur la vie qu’on souhaitait mener plus jeune. Je termine quand même ma scolarité sur un magnifique TPE à la gloire du rock, où je te fais la part belle bien sûr. J’ai eu 6. No future !

A 25 ans, je me rends à l’évidence : je ne suis et ne serai jamais une vraie rebelle. La seule fois où j’ai eu un souci avec les flics, j’ai dit que j’avais rien fait et ils m’ont cru. Au final, t’es là, à bosser derrière un ordi toute la journée, tu vis dans une grande ville, t’as envie de trucs que tu peux pas t’offrir :  ils sont loin tes 13 ans et tes tags au blanco sur ta trousse d’adolescent. Mais tu résistes encore un peu, t’es pas devenu vegan, t’as jamais mangé dans un food truck et les Stan Smith sont restées très loin de ta garde robe ! Il te reste encore quelques principes, et c’était peut-être ça la finalité du punk. Après avoir été énervé contre la société puis avoir été obligé de s’y conformer, voilà le temps des compromis. Le punk ne se conforme finalement pas qu’à un sous-genre du rock, c’est devenu le “label” d’une attitude plus qu’un courant musical. Le punk est apparu sous la forme de guitares énervées à cause de pleins de facteurs comme la politique ou le fait que ce soit anglais, mais finalement ça aurait pu être du hip-hop ou autre chose. Ça va bien au-delà de la musique, ça représente le fait de continuer de penser par soi-même et de mener sa vie comme on l’entend. Si l’on doit retenir les grands groupes, on cite les Clash, les Ramones, les Sex Pistols et éventuellement les Stooges. Quatre groupes, ce n’est rien comparé à l’immensité des groupes qui ont fondé le rock dans son ensemble, et pourtant leurs philosophies nihilistes continuent de perdurer. Et si cela a autant marqué les esprits, c’est plus dû à ce qu’ils représentent qu’à la musique elle-même. Le sociologue Fabien Hein résume bien le sujet en disant ceci : « Être punk se vit. Concrètement. Sans différé. Sans l’aval de quiconque. Par l’engagement et par l’action. Avec l’autonomie et l’indépendance pour horizon. L’émancipation pour élan. L’autodétermination pour tout bagage ». Je resterai donc perdue dans les supermarchés à vie. 

Merci Joe de m’avoir lu. Je ne pense pas t’avoir appris grand chose, mais j’espère t’avoir fait honneur.

Peace,

Clémence

Équipe Clémence DL | 139
Clémence DL
Chroniqueuse rock du Limo mais ouverte d'esprit. Sur une île déserte, j'emporterais "Meddle" de Pink Floyd et "Ziggy Stardust" de David Bowie. Et je deteste le Nutella. Mon Cocktail Préféré : Le Picon-Bière