Radiohead — A Moon Shaped Pool (LP)

Radiohead A Moon Shaped Pool

A Moon Shaped Pool, éloge de la lenteur.

 

Radiohead est un de ces groupes qu’on adore ou qu’on déteste. Difficile de faire dans la demi-mesure. Leur nouvel album A Moon Shaped Pool ne déroge pas à la règle. Bien qu’il soit dans l’ensemble marqué par une simplicité riche, il marque un retour à l’introspection. Plus proche de OK Computer que de In Rainbows, il nous rassure quant à la voie empruntée par le précédent et moyen King of Limbs. Avec ce neuvième opus, le groupe prend son temps dans la construction des morceaux et le développement de leur propos. On a donc fait de même pour tenter de livrer une chronique cohérente.

Faisons d’abord un petit détour par la stratégie de communication des rois du happening numérique et fervents défenseurs de la musique indépendante. Peu avant d’annoncer la sortie digitale de A Moon Shaped Pool, Radiohead a totalement (ou presque) effacé sa présence sur le net. Entraînant de fait l’effervescence des médias musicaux. Puis après un mystérieux teasing vidéo, l’album était disponible sur les internets mais évidemment pas sur les grandes plateformes de streaming que Thom Yorke exècre (bisou Spotify). Certaines des versions qui ponctuent l’article (lives, etc.) ne sont donc pas nécessairement celles de l’album, mais ça vous en donnera une idée.
Rappelons qu’en 2007, ils avaient mis en vente In Rainbows à prix libre. Leur dernier effort sortira en version physique le 17 juin prochain et le vinyle en édition limitée ne sera disponible que chez les disquaires indépendants. Bien joué les mecs.

© Alex Lake
© Alex Lake

A Moon Shaped Pool est une flânerie subtile dans laquelle on a plaisir à se perdre, à perdre la notion du temps, à prendre le temps. Mais derrière l’onirisme se tient une prise de position politique, pas aussi radicale que dans le récent disque d’Anohni, mais tout de même. Dès le premier titre « Burn the Witch » qui est aussi le premier single, on voit poindre une critique de la société, de la stigmatisation et de notre propension à la chasse aux sorcières. Porté par un power struming, des cordes et un ronronnement électro, ce morceau balaie toutes nos appréhensions. On y retrouve la voix et les envolées si reconnaissables du frontman, appuyées par une section rythmique solide après un break et le refrain. Nous voilà ravis, et en plus le clip est joli :

Arrive ensuite « Daydreaming », une ballade intense et délicate qui se déploie en toute simplicité. D’abord du piano et des ornements électroniques, puis « Dreamers, they never learn ». Les chœurs sont évanescents et les violons ciselés, l’envoûtement prend son temps et se clôt sur un ending en reverse « Evol ym dnuof ev’I ». L’étrange fable s’accompagne d’un superbe clip réalisé par Paul Thomas Anderson :

« Decks Dark » débarque ensuite avec une boîte à rythme, des cordes frottées, quelques notes au piano puis la voix de Thom Yorke qui mène une mélodie tout en douceur, avec un je-ne-sais-quoi de familier. Les chœurs féminins sont presque liturgiques et se mêlent à une guitare discrète et une basse engourdie. Cette messe rêveuse est complétée par la batterie et des riffs grêles. C’est le picking d’une guitare acoustique qui introduit « Desert Disk Island » avec des accents blues. La nonchalance du chant se fond aux cordes et aux chœurs mouvants. La basse est tranquille et une montée progressive s’amorce avec la batterie et la répétition de « You know what I mean ». Pas sûr de comprendre, on suit aveuglément le magnétique frontman.

« Ful Stop » s’ouvre sur des percu étouffées et un vrombissement inquiétant, puis un phaser électro et une montée ambient. Le décor est planté pour un titre qui illustre bien l’identité de Radiohead dans une architecture générale plus complexe. Le phrasé et le chant sont plus rythmés et rivalisent avec l’omniprésence lourde de la basse. Le développement plus classique s’opère avec la mélodie électronique et l’alliance de la voix et des chœurs jusqu’à un outro electro. S’enchaîne une intro piano-synthé-cordes pour la profonde « Glass Eyes ». L’onirisme est porté par le chant fragile qui évolue entre des vagues de cordes. Peut-être un des plus beaux titres d’A Moon Shaped Pool.

Avec « Identikit », la rythmique basse-guitare reprend ses droits, et le chant se fait écho dans le phrasé si singulier de Thom Yorke. Quelques accords grattés, puis des synthés et des chœurs envahissent l’espace sonore. « Broken hearts make it rain » se mue en incantations, en mantra. Aux murmures répond un riff acide. Des bruitages électroniques sur une cascade de piano ouvrent la voie de « The Numbers ». Guitare folk, basse, riff et voix se rencontrent pour un combo gagnant. Défenseur du climat, Thom Yorke se jette à l’eau de la chanson protestataire : « We are of the Earth / To her we do return / The future is inside us / It’s not somewhere else ». Plus qu’une critique, c’est un appel à une prise de conscience aux accents Patti Smith-esques : « We call upon the people / People have this power / The numbers don’t decide / Your system is a lie […] We’ll take back what is ours / Take back what is ours / One day at a time ».

Des percussions simples et des maracas accompagnent les chœurs entêtants de « Present Tense ». Du picking et un chant qui flirt avec les aigus. Puis le morceau s’accélère et se densifie, enfin se recentre sur la guitare pour s’éteindre. Le titre du morceau suivant est à rallonge (bisou Sufjan Stevens) donc suivez bien, on ne le dira qu’une fois : « Tinker Tailor Soldier Sailor Rich Man Poor Man Beggar Man Thief ». Se crée d’emblée une atmosphère industrielle avec un snare cymbale qui scande le rythme d’une mélodie épaisse. Les cordes viennent alléger avec un chant aigu, des digressions psyché et le dialogue strident des violons.

A Moon Shaped Pool se referme sur « True Love Waits ». Le piano égraine les notes et porte les harmoniques vocales. Le chant se déploie en volutes mélancoliques : « I’m not living, I’m just killing time ». L’arrivée des basses donne de l’ampleur au titre puis le piano se fait plus heurté, écorché au refrain. La ligne mélodique devient plus complexe avant l’ultime retour au silence. Thom Yorke nous laisse là, pantelants, à la sortie d’un disque qui s’épanouit au fur et à mesure des écoutes, faites d’une oreille distraite ou attentive.

On a retrouvé le génie de Radiohead et surmonté la déception de King of Limbs avec cet opus hanté qui appelle à prendre le temps de l’écouter, de le découvrir. Mais prendre aussi le temps de regarder autour de soi et de faire un état des lieux du monde, de la société aussi. Les plus chanceux d’entre nous ont déjà leur place pour la halte que les Britanniques feront au Zénith de Paris, avant d’entamer une tournée festivalière. Rendez-vous donc au Primavera, lads.

A Moon Shaped Pool