Nick Drake, fulgurance et mélancolie

Le talent a ceci en commun avec les miracles que la science n’en connait pas les secrets. C’est la magie du génie qui apparaît et disparaît parfois comme il est venu. Nick Drake est de ceux dont on peut dire que le génie a habité. Retour sur une discographie qui, bien que boudée à son époque, marquera en seulement 3 albums des générations entières de songwriters.

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C’est le bassiste de Fairport Convention qui va mettre la main sur Nick en 1968 à une des nombreuses petites scènes folk-indie britannique, son jeu de guitare très particulier (des accordages en « open-tunning » entre autre) et son allure de grand dadais mélancolique retiennent son attention. Quelques poignées de mains et quelques mois plus tard, il attaque l’enregistrement d’un premier album, Five leaves left qui sortira en 1969. Mais le Nick est chafouin, pas très content du résultat et plutôt du genre torturé / héros romantique incompris, il préfère donc continuer à se fumer une quantité impressionnante de Marie-Jeanne plutôt que de faire la promo de son disque. La presse boude aussi, n’y voyant rien d’extraordinaire (ah ces critiques…). Pour autant on y trouve déjà une approche novatrice dans les arrangements et des titres forts comme « River Man »

Mais la team de la maison de disque (une filiale d’Island records) ne baisse pas les bras et sèche vite les petites larmes qui gouttent sur les joues du génie incompris. Un deuxième album, Bryer Layter est en route et le producteur est bien décidé à faire éclore son talent. Les moyens sont mis et on sent bien une volonté délibérée de faire un album plus « pop » et moins tristoune que le premier, on rajoute de la batterie, des cuivres et les cordes sont toujours là, dirigées d’une main de maître par son copain d’école Robert Kirby. 

L’album est bon, bien qu’«Hazey Jane II» sonne un peu trop enjoué pour le personnage, comme si la prod’ avait voulu le pousser sur un terrain qui n’était pas le sien. Dans tous les cas la personnalité de Nick, très renfermé et introverti, ne facilite pas la promotion et les lives sont quasi inexistants. À ce jour seules 4 pistes enregistrées pour une émission de la BBC subsistent.

Côté moral donc, c’est la débandade totale. Lui qui a arrêté l’école pour se mettre à la musique enchaîne deux échecs commerciaux et continue de s’alimenter principalement de drogues en tout genres. Il traîne entre l’appart’ de sa sœur et de ses quelques potes, se renferme petit à petit, mais va finalement se lancer dans un dernier album qu’il enregistrera en deux jours, seul avec son ingé son, une guitare et un piano. Et ces deux jours là, la magie a opéré.

Pink Moon comporte 11 titres pour un résultat d’à peine 30 minutes. Peut-être le plus grand album folk GB, c’est un véritable voyage dans l’esprit torturé de l’artiste où il couche sans fioriture des émotions brutes conservées intactes grâce à une production sobre et fidèle à sa musique. La voix fragile et smokey du gaillard nous arrive directement dans les tripes. C’est comme s’il était à côté de vous en fin de soirée, quand ça sent le vin et la clope froide, que tous les invités sont partis et qu’il ne reste plus que vous, assis sur le parquet.

Inutile d’égrainer les 11 titres ou de tenter d’en sélectionner quelques-uns, puisqu’il n’y a rien à jeter. Et par dessus tout, c’est un album à écouter d’une traite les yeux fermés.

Malheureusement, à part quelques-uns de ses acolytes parmi lesquels John Martyn qui lui dédiera Solid air (de loin son meilleur album donc) pour l’occasion, la presse reste plutôt inerte et ne s’émeut pas plus que ça de la sortie de ce troisième opus. Nick Drake ne supportera pas ce troisième échec et finit par retourner chez papa-maman avant de se donner la mort. Seule son œuvre lui survivra et pour longtemps encore.