Julien Baker — Sprained Ankle (Debut LP)

Dans la série des tout jeunes artistes qui ont des vies vraiment pas commodes et qui transforment les trucs vraiment pas cools en musique si jolie qui fait pleurer, je demande : Julien Baker. La jeune américaine qui vient tout juste de quitter le teenage, a effectivement vécu en vingt ans bien plus d’épreuves que nombre d’entre nous. Pour exorciser tout ça, elle a choisi la musique et ça nous a bouleversé. Son premier album Sprained Ankle est sorti fin octobre, là-bas, de l’autre côté de l’Atlantique. Certes, on a mis un peu de temps à la découvrir mais maintenant qu’on a mis la main dessus, on ne compte pas la lâcher de sitôt. Préparez vous, petits cœurs tout mous, mettez vos protège-poignets et empoignez vos skateboards !

Dans un ensemble assez minimaliste de voix, de guitare et de piano, les morceaux ont été enregistrés parfois en une seule prise. Seule face au micro, Julien Baker se livre à un exercice compliqué : la confession. Il s’agit de se souvenir, de conter, de chanter des histoires personnelles tout en étant dans une justesse à distance, entre l’émotion singulière qu’il faut dompter et l’expression fragile destinée à ceux qui écouteront, attentifs ou distraits. À la croisée des chemins et des genres, ce premier opus oscille entre folk acoustique et rock amplifié, avec des accents punk et emo de la nouvelle vague américaine. Julien Baker est de ceux qu’on découvre et qui nous foutent des claques intenses d’un trop-plein d’émotion.

Le disque s’ouvre sur une mélopée d’une simplicité désarmante, sans heurt et qui nous fait entrer dans l’univers tourmenté de la jeune femme par « Blacktop », récit d’addiction, d’accident et de miracle. On est tout de suite immergé dans un espace sonore intime, où Julien nous parle d’amour, de création et de Dieu aussi. Vient ensuite le titre éponyme de l’album et sa mélodie égrainée par des lamentations électriques qui nous frappent immédiatement : « Wish I could write songs about anything other than death » nous confie Julien. Le phrasé nous envoûte, des chœurs nous captivent.

Avec  un « Brittle Boned » sincère et hanté, on est transporté dans un décor aseptisé d’hôpital d’où nous parvient le chant, comme lointain, sur fond de guitare drone et de percussions discrètes. Après le murmure, des montées encore timides, une maitrise de la voix. Puis des accords de guitare sèche et des accents un peu plus pop nous entrainent dans « Everybody Does ». Le chant flirt avec les aigus et répond au palm mute mutin. Retour à l’électrique alangui avec « Good News » et ses échos de comportements addictifs et presque hystériques.

Une mélodie plus sophistiquée introduit « Something ». Des adieux et des silences qui, même s’ils ne nous sont pas adressés, nous déchirent et nous touchent parce qu’au fond, ça résonne dans notre expérience. De même que la reverb de « Rejoice », morceau de plus en plus intense et désespéré. « But I think there’s a god and he hears either way ». La voix de Julien semble sur le point de se briser et devient presque un cri qui rappelle qu’elle vient d’un groupe punk, pour scander “Asking why did you let them leave and then make me stay? Know my name and all my hideous mistakes / I rejoice, I rejoice, I rejoice.”. Proclamation cathartique captée par OurVinyl :

« Vessels » nous fait sortir de la tempête grâce à quelques notes ciselées accompagnées de percus étouffées. Une atmosphère plus poétique portée par un sens de l’écriture acéré. Enfin, « Go Home » nous raccompagne jusqu’à la sortie du disque. Des accords plaqués au piano, des excuses et une furieuse envie de rentrer à la maison. Un dernier élan qui s’éteint avec des extraits d’une radio religieuse captés par erreur pendant l’enregistrement et conservés tels quels. Signe de Dieu ? Peut-être bien.

Le dénuement relatif du mastering fait apparaître le disque comme un diamant brut. On s’écorche parfois à ses aspérités conservées sciemment par la jeune chanteuse de Memphis : « moins vous avez d’outils, plus vous devez vous appuyer sur la narration de vos paroles ». Les récits sont sombres mais le message plus vaste de l’album est une note d’espoir. Le titre insiste sur le fait d’essayer, de se blesser parfois, mais de guérir et de recommencer. Un premier album un peu accidentel, très sincère et délicat. Tout en justesse, il nous rappelle un peu For Emma, Forever Ago de Bon Iver par son caractère introspectif et ascétique.

Si les seules dates de tournée annoncées jusqu’ici sont circonscrites aux US, on va faire de notre mieux pour garder un œil sur la jeune femme car notre radar à talents émergents s’affole à chaque fois qu’on écoute son disque. Quelque chose nous dit qu’on n’a pas tort quand on sait qu’elle fera la première partie de quelques dates avec The National. À écouter sous la couette avec une boisson chaude assaisonnée d’une goutte de bourbon, donc.