On a discuté scène émergente, artistes féminines et rock’n’roll avec Lucy Dacus

Lucy Dacus

Après avoir sorti un très convaincant premier album, beaucoup tourné et fait des apparitions dans des grands festivals, Lucy Dacus est de retour en studio pour enregistrer son prochain disque. C’est l’occasion pour nous de revenir sur notre rencontre avec cette jeune femme fort talentueuse, avec qui on avait papoté sur une terrasse Parisienne, du côté de Bastille plus exactement si vous voulez tout savoir. Oui ? Et bien place à l’interview :


Peut-être qu’on ne fait que la découvrir en Europe, mais on a remarqué l’émergence d’une jeune scène rock alternative aux Etats-Unis avec Julien Baker, Pinegrove, The Hotelier, Phoebe Bridgers et tant d’autres… Tu t’identifies à cette scène ?

Tous mes préférés ! Julien Baker et Pinegrove en particulier parce que je les ai rencontrés et ce sont vraiment des gens extras. Donc oui, je m’identifie à eux parce qu’ils ont sorti un album dans l’année écoulée, qu’ils tournent beaucoup et qu’on est tous assez jeunes. C’est sympa de pouvoir se parler, d’échanger sur cette nouvelle vie bizarre et folle pour nous. Tout est nouveau. Mon album est sorti en septembre, on a beaucoup tourné depuis mars (2016) donc ça a été difficile de s’adapter. C’est vraiment génial de pouvoir faire partie de ce mouvement, tous les groupes sont de vrais bosseurs. C’est le genre de groupe qui ne s’arrête jamais et j’ai l’impression que c’est pareil pour nous.

Il y a de plus en plus d’artistes féminines majeures comme Sharon Von Etten, Courtney Barnett, Agnes Obel, Savages, Angel Olsen et d’autres. Tu penses que les femmes artistes s’émancipent de plus en plus dans l’industrie musicale ?

Je pense que cette façon de voir les choses est très positive. C’est bizarre d’être interrogée sur ce que ça fait d’être une femme dans l’industrie musicale et je pense que c’est une question stupide parce que ça crée la séparation entre homme et femme, c’est comme si on demandait ce que ça faisait d’être un membre moins important de l’industrie musicale. Mais la manière dont tu as posé la question est différente. Il se passe quelque chose de différent, je le vois très bien, je vois plein de femmes hyper cools qui font de la musique comme Big Thief qui est un de mes groupes préférés en ce moment. Mitski est incroyable, Margaret Glaspy et Julien Baker bien sûr. J’ai fait une playlist des meilleures musiciennes du moment selon moi et je pense que les femmes bottent des culs en ce moment.

Tu as sorti ton premier album « No Burden »,
comment ça s’est passé et comment tu l’as vécu ?

Au départ, j’étais une artiste solo et je n’avais pas l’intention de faire un disque mais Jacob Blizzard, notre guitariste faisait une école de musique et avait un projet à rendre. Il m’a demandé si j’avais assez de chansons et je lui ai dit oui. On a tout réécrit en trois ou quatre jours avant d’aller en studio. On a enregistré tout l’album en une journée et on pensait juste le donner à nos familles et nos amis. Mais une fois terminé, on s’est dit que ça méritait un meilleur traitement. Alors on s’est demandé comment les gens faisaient, comment on sortait un album, s’il fallait contacter un label et comment, et on a googlé et demandé à des gens qui l’avaient déjà fait. Notre première intention n’était pas de monter un groupe mais ça a bien marché finalement.

Je suis ravie que ce disque existe et j’ai beaucoup appris. Je pense que le prochain sera bien plus intentionnel. J’avais écrit toutes les chansons pour les jouer en solo et je n’avais pas pensé aux percussions, à l’instrumentalisation. Maintenant quand j’écris, je pense « tiens, là il y aurait des cordes » et « ça devrait être la ligne de basse » ou « il faut qu’on entre tous et qu’on sorte », toutes ces dynamiques font partie intégrante de l’écriture du prochain album.

Tu écris en tournée ?

Oui mais c’est plus difficile parce que je ne contrôle pas la majeure partie de mon processus d’écriture ; ce qui est un peu flippant puisque je ne saurais pas quoi faire si ça s’arrête un jour. La plupart du temps ça arrive quand je marche mais j’ai pas beaucoup de temps pour moi en tournée. On est tous dans un petit van et je suis à 30 centimètres de quelqu’un à tous les instants donc c’est compliqué. D’habitude, je rentre chez moi et j’écris beaucoup mais quand on est sur la route c’est laborieux.

Quelles étaient tes influences majeures pour « No Burden » ?

Encore une fois, je n’avais pas l’intention de faire partie d’un groupe et je ne voyais pas ça comme une carrière donc je n’ai jamais vraiment emprunté intentionnellement à d’autres personnes. Mais inconsciemment je pense que je suis considérablement influencée par Bruce Springsteen essentiellement parce que mon père est certainement son fan numéro un, et qu’il l’écoute en boucle à la maison. Mais aussi parce que sa manière d’écrire est très simple et très claire, il a un incroyable imaginaire et même si ce n’est pas le seul que j’écoute beaucoup, je pense que c’est l’un des meilleurs songwriters. Avant, je le détestais juste parce que mon père étais fan, que sa voix est pas top. Je le haïssais parce que j’étais une petite punk mais après l’avoir beaucoup écouté, on est obligé d’admettre que les chansons sont évocatrices, elles disent beaucoup de choses…

Es-tu inspirée par la littérature ?

Mon dieu, oui probablement. Encore une fois, je ne suis pas vraiment consciente des mes inspirations mais je lis tout le temps effectivement. Je sens que Anna Karénine, que je suis en train de lire, m’inspire du fait des conflits qui transparaissent dans l’écriture de Tolstoï. C’est plutôt torturé et j’ai toujours aimé les gens qui arrivent à faire exister un royaume de l’indécision et qui l’exprime artistiquement très bien donc je me sens liée à ce livre.

Et comment tu décrirais ta musique
en seulement quelques mots ?

Oh non ! C’est difficile parce que je ne sais pas quoi dire à propos du genre musical : singer-songwriter évoque plutôt Joni Mitchell, quelqu’un avec une guitare acoustique mais je suis chanteuse et songwriter. Et quand on dit rock, on pense plutôt à Bon Jovi ou quelque chose comme ça mais ça ne convient pas non plus. Je pense que ce qui irait le mieux ce serait indie mais qu’est-ce que ça veut vraiment dire ? C’est une alternative, un genre pas vraiment défini donc c’est difficile de trouver un terme. Mais ce que j’aimerais, c’est que ma musique soit honnête.

Donc pour toi, la question de la définition du genre musical
n’est pas importante ?

Je ne pense pas que ce soit important. J’ai rencontré des gens qui aiment tordre les genres, qui y travaillent de l’intérieur et veulent changer voire supprimer les frontières. Et je trouve ça cool. Mais si on ne pense même pas aux frontières, peut-être qu’on atterrit quelque part en dehors de toutes barrières. Je pense que plus d’œuvres authentiques et sincères seraient créées si les gens ne s’enfermaient pas dans un genre. Bon Iver est un exemple de quelqu’un qui travaille quelque soit le genre, du petit folkeux au musicien électro. Son dernier album est incroyable et je pense que je n’ai pas encore tout compris. Certains sont en colère à ce propos parce qu’ils veulent le faire entrer dans un seul genre mais il se permet de faire quelque chose qui lui tient à cœur. Donc aussi longtemps qu’on tient à ce qu’on fait, on s’en contrefiche du genre.

Du coup, tu penses que le rock’n’roll est mort ?

Non ! Bien sûr que non ! Bon je viens de faire toute une tirade sur le fait qu’on s’en fiche du genre donc peut-être que je tend plutôt à croire que le genre devrait être moins important. Mais je connais des gens qui incarnent totalement le rock. Notre chauffeur et manager de tournée est rock’n’roll. Il ne fait même pas de musique mais il est rock’n’roll, plus que moi. Il a deux boucles d’oreille d’un côté, il est chauve et barbu. Le rock c’est un personnage qu’on peut voir chez quelqu’un et dire : « ça c’est rock’n’roll » ; mais il y a aussi des gens qui infléchissent ça comme Pinegrove par exemple. Je ne sais pas si beaucoup de gens les trouvent rock’n’roll. Je pense qu’ils le sont simplement parce qu’ils jouent de la musique qui s’apparente au rock et qu’ils y sont pleinement engagés. C’est cette idée d’engagement à la musique et sa valeur qui en ressort. Il y a plein de rockeurs qui ne sont pas d’accord avec moi et qui pensent qu’on s’en fout, peu importe la musique, cette mentalité je-m’en-foutiste. Mais il faut se sentir concerné. Donc une fois encore je ne sais pas si le rock est mort mais peut-être qu’il n’a tout simplement pas une définition unifiée.

Et c’est peut-être pour ça qu’il est toujours en vie…
Comment se passe la tournée ?

C’est fou. On s’est rendu compte le premier jour qu’on n’avait pas de disques avec nous, et parfois on n’avait pas le bon matériel parce qu’il était resté dans une autre ville. Mais c’est très cool, comme on est en van, on voit vraiment les pays qu’on traverse. Notre bassiste et notre batteur ne sont jamais venus en Europe avant, je pense qu’ils n’ont été qu’au Canada et au Mexique parce que c’est facile depuis les Etats-Unis. C’est une sacrée expérience au-delà de la musique en soi, de voir à quoi ressemblent tous ces endroits. Aux States quand on va d’un endroit à l’autre, tout se ressemble plus ou moins : ce sont les mêmes chaines de restaurants, la même langue, la même structure dans chaque ville, tout a été construit il y a un siècle ou moins. Et ici, à Barcelone, à Paris, à Gent, au Royaume-Uni, toutes les villes sont différentes donc c’est vraiment difficile de tout absorber.

Qu’est-ce que tu penses du public européen,
est-il différent pour toi du public américain ?

Je ne sais pas si c’est si différent mais il y a eu plus de monde que prévu à nos concerts parce qu’on a joué dans des festivals. Les gens sont engagés de façon évidente. Souvent aux Etats-Unis, on joue dans des salles qui sont aussi des bars et certains viennent pour boire et pas pour la musique. Et même si c’est juste une salle de concert, ils viennent pour être sociables. Et ce n’est pas si mal parce que la musique est incroyable car elle est extrêmement fédératrice et on veut discuter avec les amis qui nous accompagnent. Je le comprends et je ne m’en offense pas. Mais en Europe, j’ai vu des gens se retourner et écouter vraiment. Certains continuent de discuter mais quand la musique devient plus calme, tout le monde se tait et tend à écouter. C’est très respectueux. On m’avait prévenue, on m’avait dit avec excitation « tu verras, ils écoutent vraiment ! ». Donc oui, il y a une différence je pense. J’adore que les gens écoutent évidemment parce que les paroles sont très importantes dans notre musique donc si on est en train de discuter, on ne saisit pas tout.

Tu as été à l’affiche de supers festivals comme SXSW, End Of the Road et Pitchfork Paris.
Est-ce que jouer à Paris avait quelque chose de particulier ?

Eh bien, c’était à Paris donc c’est particulier pour ça. La Grande Halle (de la Villette) est très grande. On avait joué dans des grandes salles en première partie d’autres groupes aux Etats-Unis, et j’aurais été très intimidée et effrayée de jouer devant une grande foule il y a un an mais quand tu le fais tous les soirs, tu dois arrêter d’avoir peur sinon tu peux pas faire ton boulot !

Qu’est-ce que tu écoutes ou que tu as découvert récemment ?

Cette année, mes albums préférés sont Masterpiece de Big Thief et The Party de Andy Shauf, j’aime beaucoup les disques de Thao & The Get Down Stay Down, Tune-Yards, Pinegrove, Car Seat Headrest, Julia Jacklin et Y La Bamba aussi.

Et pour terminer, la question tradi du Limo :
si tu étais une boisson, tu serais quoi ?

Du thé au gingembre parce que ça calme, ça réconforte et ça rend les gens plus prévenants.

Merci d’avoir pris le temps de répondre à nos questions !

Et merci à vous d’avoir lu nos questions et les réponses à ces questions 😉 CHEERS.

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