Daughter — Not To Disappear LP

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Daughter Not To Disappear

Chanter la mélancolie pour ne pas s’y dissoudre.

 

On les avait découverts en 2013 avec leur premier album If You Leave, le trio londonien Daughter est de retour avec un deuxième effort, Not To Disappear, pour adoucir un peu notre début d’année. Si le titre prend un tout autre sens au regard du contexte actuel, le disque s’avère organique, profondément humain et interroge sans fard les relations interpersonnelles.

On retrouve la griffe du groupe dans la simplicité apparente des dix morceaux présentés sur l’album. Toutefois l’architecture intriquée des beats sommaires et de la voix ronde et pleine d’Elena, la chanteuse, crée une dynamique qui nous a tout de suite séduits. Dans la lignée du premier album, Not To Disappear charme aisément et fait tomber sans effort les barrières de l’intimité.

En guise d’introduction, « New Ways » offre un rythme lourd, une nappe de synthétiseur et une mélodie tenue par la guitare. On connaît la recette et elle marche toujours aussi bien. On renoue aussi avec la sincérité saisissante du chant. La musique de Daughter trouve une ampleur nouvelle en empruntant la voie du jeu adroit des textures. Après une rupture assez abrupte, « Numbers » débarque dans un mouvement qui nous aspire. Elena le confesse « I feel numb in this kingdom » et on se laisse porter par les chœurs évanescents qui miment le passage du temps. Le break astucieux nous fascine par un phrasé acrobatique et des percussions tribales et vibrantes.

La mélodie fragile de « Doing the Right Thing », premier single de cet opus nous met face à notre conception de l’amour. Apparaît le thème de la mémoire qui se perd et de la parentalité, qui l’on retrouvera dans d’autres moments du disque. Le chant se fait dépouillé, avant une envolée poignante qui relance le morceau. Un dernier pont cathartique mené par la ligne de guitare retombe avec un final de parlé intense. « How » s’ouvre ensuite avec un ensemble pop et riche qui fait ainsi sortir la chanson du schéma beat-mélodie-chant. Le foisonnement du souvenir et des questionnements assaillent l’écriture portée par une montée maitrisée dans les aigus qui a le don de vous filer la chair de poule.

On revient avec « Mothers » à une construction plus élaborée et une réflexion sur la féminité. Le morceau est un appel à l’introspection, une mise en perspective de nos propres personnes et de nos amours qu’il est nécessaire de formuler, tant bien que mal. L’outro au piano se double de percussions et de chœurs fantomatiques pour nous amener à considérer la vie à deux. « Alone / With You » nous place en effet au cœur du paradoxe sentimental du « mieux vaut être seul que mal accompagné ». « I should get a dog or something » en vient à conclure Elena, tiraillée entre l’appréhension d’être seule et celle d’être à deux quand c’est pas la joie. Se déploient alors une mélodie et une production très pop.

« No Care » explose ensuite avec un rythme endiablé et un riff joué à toute vitesse, une atmosphère presque dance qui rappelle un peu les débuts de Bloc Party. On lâche prise, on se fout de tout, on trépigne sur la piste après avoir bu un certain nombre de verres au bar pour vaincre notre timidité. Retour relatif au calme quand débute « To Belong ». Un petit air de James Blake dans les basses envahissantes et les paroles empoissées. Les incantations haut perchées prônent la volonté d’indépendance dans la relation. On ne veut plus appartenir à personne, on veut se libéreeeeer, délivreeeeer (vous l’avez dans la tête maintenant, déso).

Viennent ensuite une intro électro pour « Fossa » et des gimmicks vocaux en écho qui s’accompagnent par des breaks, tout faits de percussions. Lamentations et chœurs s’entremêlent pour laisser place à un rythme garage et psyché. On n’est pas loin de The War On Drugs ou Kurt Vile dans un final qui prend le temps de s’évanouir. La dernière chanson du disque, « Made of Stone » nous cueille en même temps que la voix gracile de la chanteuse qui s’appuie sur une guitare rêveuse. Des circonvolutions harmoniques et épurées nous amènent en douceur jusqu’au murmure et vers la sortie de l’album.

Tout en conservant son identité, Daughter a su dépasser son style pour offrir un deuxième effort touchant sans se répéter, ni se trahir. Not To Disappear présente un ensemble solide pour des morceaux tout en fragilité qu’on manipule avec délicatesse, de peur de briser le charme qui en émane. C’est le genre de disque qui nous permet de réguler les sentiments qui se bousculent, parfois un peu trop. Les trois comparses porteront leurs nouvelles chansons sur la scène de la Gaîté Lyrique à la fin du mois, lors d’une première date de tournée française déjà complète.