Une conversation avec Julien Baker

Julien Baker
Julien Baker

Son premier album Sprained Ankle a été une de nos plus jolies découvertes de ces derniers mois. On désespérait de voir Julien Baker sur scène tant ses sessions live étaient à couper le souffle. Heureusement, on a pu compter sur les copains du Supersonic pour la programmer ! À l’occasion de son concert à Paris en mai dernier, nous avons donc rencontré ce brin de femme qui dégage une énergie bluffante sur scène et des good vibes en dehors. Notre interview a donc bien vite tourné à la conversation, autour d’un café, pas loin de Bastille.

 

Si tu devais te présenter, toi et ta musique, à des gens qui ne te connaissent pas du tout, mais
en seulement une ou deux phrases, tu dirais quoi ?

 

Que c’est en quelque sorte une blague mais pas vraiment. Mes amis avec qui je tourne disent que ma musique est vraiment triste mais que ma vision du monde est très positive, jusqu’à en être agaçant. Alors ils appellent ça de la « tristesse agressivement positive« . Je porte tout le temps ce t-shirt qui dit « les chansons tristes me font me sentir mieux » parce que je suis assez d’accord avec ça. Je n’écoute presque qu’exclusivement de la musique triste et je pense que ça me permet d’être une personne joyeuse.

 

C’est la première fois que tu viens en Europe, comment se passe la tournée ?

 

La tournée se passe très bien, on ne dort pas beaucoup parce qu’il y a des choses que l’on veut faire, que l’on veut voir donc on reste éveillé tard après les concerts pour explorer. Je veux en profiter au maximum. Je n’ai jamais pu étudier à l’étranger parce que j’étais toujours trop pauvre.

Et quels sont tes meilleurs souvenirs jusqu’ici ?

 

Quand on a atterri à Copenhague, nous ne parlions évidemment pas la langue, et ça faisait 30 heures que nous voyagions. On a pris un avion vers Richmond puis un train pour prendre un autre avion vers l’Islande en correspondance avec un autre avion. On a finalement atterri puis on a pris le train mais la voirie était en maintenance et on ne savait pas comment arriver où nous allions. Une Danoise super sympa nous a aidé à nous repérer sur la carte. Je crois qu’elle a réalisé qu’on était vraiment démuni alors elle nous a donné un coup de main et elle est devenue notre amie… Elle nous a même aider à porter nos valises ! On lui a donné des billets pour le concert et elle est venue.

Et puis à Luxembourg, je me suis demandé si il y aurait vraiment des gens qui viendraient, la salle était toute petite. Et c’était génial, les gens étaient assis en tailleur par terre et le promoteur du concert nous avait fait un repas préparé maison. C’était vraiment gentil, très humain. Parfois aux Etats-Unis, quand tu joues dans des grandes salles, ils te disent juste « la nourriture est par là« .

Ravis de savoir les Européens sympa avec toi !

 

Je n’ai jamais vu une hospitalité pareille. Les gens sont si accueillants, mais j’ai peur de passer pour l’Américaine ignorante. Il y a des Américains qui viennent ici avec leur bob et leur chemise hawaïenne et qui prennent des photos de tout, ce que je fais aussi parce que c’est beau.

Il y a des gens comme ça en France aussi.
À Paris, ça dépend vraiment des endroits où tu vas et des personnes que tu rencontres.

 

C’est comme ça, j’imagine, à New York et dans le Nord. Je viens du Sud, qui est la partie la plus chaleureuse des Etats-Unis, donc j’appelle tout le monde “ma’am” et quand je vais dans le Nord, les gens me demandent « qu’est-ce qui va pas chez toi ? »

On dit souvent que le public européen (et français en particulier) est très attentif, voire déstabilisant.
Tu sens une différence par rapport au public américain ?

 

Pendant le premier concert qu’on a donné à Aarhus (au Danemark), les gens étaient si silencieux que je me demandais si ils allaient bien mais c’est une caractéristique de mes concerts. Quand je joue avec Forrister, mon groupe de punk, les gens crient, parlent, hurlent. À mes concerts, je ne parle pas beaucoup sur scène parce que je ne veux pas partir du principe que tout le monde parle anglais. Je fais pourtant des blagues en général pour détendre l’atmosphère. J’ai joué devant 500 personnes à New York et c’était comme si ils étaient morts. C’était le silence absolu, je pouvais entendre le bruit des verres sur le bar. Et je me disais “les gars, parlez ou faites quelque chose ! Vous me rendez nerveuse”. Je préfère presque quand les gens discutent et trainent parce que je sais qu’ils ne sont pas si attentifs. Tout le monde me dit que c’est une bonne chose que les gens soient attentifs à toi mais je suis timide.

Ton song writing et tes performances live livrent quelque chose de très intense, intime et personnel.
Comment ressens-tu la réponse du public ?

 

C’est étrange. C’est bizarre de parler de la manière dont les autres réagissent à mes chansons parce que je n’ai pas envie de dire « Je fais un effet tel sur les gens« .  On vient sans cesse me voir après les concerts en disant « J’ai pleuré » et je dis « Je suis désolée, je ne voulais pas te faire pleurer » et on me répond « non, non, c’était de bonnes larmes« . Ce n’est pas mon intention de faire des chansons si sombres mais c’est la réalité de la vie et je pense que les gens prennent ce qu’ils veulent de la chanson. Je trouve ça beau quand les gens me disent ce que la chanson représente pour eux et je ne les corrige jamais. C’est ce que la chanson veut dire pour eux et c’est ce qui est génial avec la musique. Elle peut signifier tout ce dont on a besoin pour se sentir mieux. Les gens sont émus pendant les concerts mais je pense que celui-ci (au Supersonic à Paris) sera différent, les gens seront plus là pour trainer, ce sera plus détendu.

C’est une salle vraiment sympa et c’est toujours gratuit, ce qui est rare à Paris. Et oui, c’est aussi tous âges.

 

Ah, j’oubliais, l’alcool n’est pas une question pour vous ! C’est important pour moi de faire des concerts tous âges parce que dans la communauté punk en particulier, ce sont les moments où les plus petits groupes jouent gratuitement mais c’est difficile car le cachet vient du bar qui n’accepte pas les mineurs. J’oubliais qu’ici, ce n’était pas un problème. On me demande tout le temps “Tu ne bois pas ? Qu’est-ce qui tourne pas rond ?”. Ce n’est pas aussi stigmatisé ici, ce n’est pas tabou, c’est comme de la mauvaise conduite régulée alors qu’aux Etats-Unis c’est quelque chose de déviant que tout le monde fait. Du coup c’est négativement connoté. Mais ici Sean (son manager) a vu un enfant de 10 ans boire une bière au Quick !

J’ai lu que tu as étudié la littérature, est-ce que ça influence ta façon d’écrire des chansons ?

 

Tout à fait ! Ce n’est pas comme si j’allais écrire une chanson à propos de Candide — j’ai un peu envie de me faire un tatouage en rapport avec Candide mais c’est une autre histoire. Ces pensées et ces questions posées encore et encore, et comment les auteurs les traitent, par exemple Rilke. Ses idées ont façonné beaucoup des dernières chansons que j’ai écrites comme l’idée qu’il n’y a pas de bien et de mal mais que c’est la même chose. Que les mauvaises choses sont en fait de bonnes choses déguisées. C’est un super concept, on peut aussi bien être heureux ou triste, c’est la même chose. J’ai étudié la littérature hispanique donc j’adore Gabriel Garcia Marquez ­— j’ai des tatouages inspirés par Marquez. Il est sud-américain et j’aime aussi les auteurs américains comme Walt Whitman qui est l’un de mes préférés avec Ginsberg. J’en dévore simplement autant que possible !

Côté musique, qu’est-ce que tu écoutes en ce moment et qu’est-ce que tu as découvert récemment ?

 

J’ai découvert ce groupe danois vraiment génial qui s’appelle Tears. C’est un groupe de post-punk, ils sonnent comme The Cure avec des voix à la Fugazi. Ils sont vraiment bons. Nous écoutions récemment the Mary Onettes. Mon manager adore le post-punk alors on écoute beaucoup Ceremony, The Pains of Being Pure at Heart, Stars, des trucs du genre. Ces derniers temps, je ne peux pas m’empêcher d’écouter le nouvel album de Daughter en boucle. Je ne devrais pas trop faire la fan de Daughter puisqu’on a récemment été ajouté sur quelques dates avec elle. Je vais devoir mettre toutes mes forces pour dire autre chose que « Tu es incroyable !« . J’ai aussi revisité la discographie de Sigur Ròs. Et tu as entendu le nouveau Tiny Moving Parts ? Ils viennent juste de sortir un nouveau disque. Ce sont des amis à nous donc je les adore.

Quels sont tes projets à venir ? Un nouvel album est prévu ?

 

Oh oui ! J’y travaille mais je ne sais pas trop quand ce sera parce que je tourne encore jusqu’à la fin de l’année. Mais bientôt avec un peu de chance. J’écris des chansons constamment et j’ai l’impression que c’est ce que font tous les musiciens mais c’est simplement le fait de l’enregistrer qui n’a pas encore de date. Mais oui, il y en a encore.

Un nouvel album solo alors, ou quelque chose avec Forrister peut-être ?

 

Forrister a des morceaux, on essaie de voir au mieux quand et comment les sortir. Si je sors l’album solo d’abord pour ensuite faire une sortie complète ou si on sort un EP. On ne sait pas encore, on verra bien. Mais définitivement oui.

Tu fais quelques festivals cet été, pour lequel as-tu le plus hâte ?

 

Probablement Primavera parce que c’est à Barcelone, qui est la ville d’Espagne que j’ai le plus envie de visiter depuis que je suis devenue hispanophile. Et le line-up est aussi le meilleur de tous les festivals que je fais.

Pour terminer, la question du  Limonadier : si tu étais une boisson, tu serais quoi ?

 

Du café sans hésiter ! C’est mon seul vice, j’ai arrêté de fumer, j’ai arrêté de boire. Mais je ne peux pas me passer du café !

 


 

On remercie Julien et Sean pour cette entrevue parisienne et pour leur gentillesse à toute épreuve. On a eu la chance de croiser à nouveau leur route au Primavera et on en pense d’autant plus de bien ! Et on se réjouit que notre petit doigt nous dise que Julien Baker repassera certainement du côté de Paris à la rentrée…

Interview — Julien Baker