Conversation à chaud sur la naissance mouvementée du Hip Hop avec Laurent Rigoulet

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Cet article fait écho à celui déjà publié sur The South Bronx Mixtape, la BO du roman sortie en physique le 2 décembre dernier.

C’est au Dupont Café de la Bibliothèque François Mitterrand que Laurent Rigoulet me donna rendez-vous, pour un entretien que j’ai sollicité auprès de lui : à l’ordre du jour, son premier roman, Brûle, paru aux éditions Don Quichotte en août dernier. Petite bougie, musiques funk, RnB et latino : l’ambiance idéale pour discuter de la naissance de la riche culture hip-hop dans le Bronx des années 70′, un Bronx aussi cramé par les incendies à répétition ravivés par la violence des gangs, la ségrégation socio-ethnique et la misère.  18H : j’ai mon stylo, mon carnet et mon bouquin couvert de post-it. Laurent Rigoulet, journaliste à Télérama et ancien de RadioNova allume sa clope en terrasse. Un demi et c’est parti.

Là où il y a de la vie, il y a de la musique

Son premier disque, Laurent se le procure à 12 ans. Bercé par le rock anglais des sixites et seventies, c’est tout naturellement qu’il débute sa collection par Ziggy Stardust de David Bowie. En 1979, « Rapper’s Delight » des Sugar Hill Grang l’initie à la culture hip-hop, qui ne le lâchera plus. Preuve en est, deux années plus tard, ses débuts à la radio sont cadencés par les titres de Grandmaster Flash et consorts. Aujourd’hui ses pêchés mignons s’appellent A Tribe Called Quest, Franck Ocean et Kendrick Lamar. La force de ces deux derniers ? « Etre une génération née de l’autre génération, mélancolique des rapports entre hommes et femmes, de la violence, de l’argent facile ».

« J’écris sur le rap depuis les 80′, je suis parisien, je suis blanc »

Brûle est l’aboutissement de plus d’une vingtaine d’années de recherches sur le rap, sur le Bronx, sur les trop pleins et sur les vides d’une époque politiquement et socialement marquée. Le genre roman a pris le pas sur le documentaire, la « narrative and fiction » pour répondre à l’absence de traces écrites du début des années 70′. Cette époque-là, c’est par un long travail de porte-à-porte que Laurent réussit à le (re)constituer, en quête des derniers dépositaires d’un passé oublié. Le roman a cette liberté de tisser des liens entre les souvenirs, qui flottent et qui changent, un peu à la manière de son narrateur, Gary, un petit blanc qui cherche sa place dans ce quartier brûlant de NY. Métaphore du travail de l’auteur, qui se déplace, cherche à se fondre et se morfondre dans le décor, et raconte des histoires pour se créer une légitimité, celle de se tenir debout, ici, dans le Bronx.
« –  Pourquoi cherchez-vous à raconter cette histoire ?
– Pour retracer un passé dont on ne sait pas grand-chose, pour raconter à ma manière.
– Est-ce que c’est à vous, de la raconter ? »
(Bribes d’un échange avec une photographe lors d’une soirée à NY)

« J’ai envie qu’on apprenne des choses »

Le journaliste n’est jamais bien loin de l’écrivain, qui a multiplié les sources pour donner à son livre le plus d’authenticité possible. Pourquoi aller puiser chez les humoristes tel que Richard Pryor, les animateurs radio comme Joe Crocker, ou encore les prêtres pentecôtistes pour expliquer l’émergence du hip-hop ? En fait, l’art oratoire remonte bien avant les années 70′, il se greffe sur la culture Black des violentes joutes verbales des coins de rue : « ta mère mère montre son cul dans les nuagesta mère est chaude, je suis en nage  » (p.70). Tous avaient la langue, avant d’avoir les convictions. Ce n’est pas par piété, que le personnage de Montague se rend à l’Eglise, mais pour sentir brûler les mots galvanisants des prêtres. Le rap, c’est de l’argot américain qu’on pourrait traduire par tchatche, me fait remarquer Laurent. Ladies & Gentlemen, intermède anecdote : fin des années 60′, Hubert Gerold Brown, l’un des leaders du Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC), qui se greffe aux Black Panthers l’espace de quelques mois, se fait appelé H.Rap Brown à force d’haranguer et galvaniser les foules. Vous la sentez, là, l’influence ? L’allusion aux Black Panthers n’est pas anodine : Stokely Carmichael, Eldridge Cleaver, la Nation de l’Islam, tout est dans le roman.
ja-rule-kool-herc-grandmaster-flash Brûle

de gauche à droite : Jah Rule, Kool Herc, GrandMaster Flash

 La première soirée rap fut une fête de famille.
 » Herc ! Herc ! Herc !  »  criait Herc.
Et la foule lui répondait.
 » Herc ! Herc ! Herc ! «  (p151)

Les MC et DJ de l’époque n’étaient pas avares de détails. Le gros du travail, c’est à eux qu’il revient, mais la reconnaissance est nulle. Pourquoi raconter une histoire qui leur a été volée ? Sucés jusqu’à la moelle, le feu qui animait ces précurseurs s’est éteint à l’orée des années 80’.
« Et voilà que Grandmaster Caz s’entendait à la radio, sans que ça soit lui pour autant. » (p.330)
C’est avec une pointe de nostalgie que Laurent me raconte que Flash ne tenait plus que sous l’emprise de crack, Caz finit SDF, et Herc passa par la case prison, sans toucher les 20 000.

Kool Herc n’est pas le narrateur du roman, mais la figure centrale, mythifiée, sanctifiée à certains égards. Il avait cette force (herculéenne) d’être le syncrétisme de l’ensemble de la culture hip-hop à lui tout seul : DJ, danseur, MC, grafiteur. Ses graffitis, il les faisait au sein des Ex-Vandals, émissaires de l’art de rue. Son engagement politique en faveur de la cause noire a trouvé écho dans ce Bronx des années 70’, à une époque où les radios se formataient au détriment des radios communautaires, avec moins de funk, cette musique noire incandescente et revendicative. Kool Herc fidélise donc un public nostalgique du funk : la communauté du Bronx dont il est le roi, et qu’il refusera toujours de quitter pour ne pas de vendre aux discothèques branchées de NY.
La filiation avec les Black Panthers est toute trouvée : prendre les armes pour la communauté, et pour Kool Herc, son arme, c’est la musique. Dans les années 60’ et 70’ les mouvements politiques collectifs rêvent encore de solutions collectives aux situations désastreuses. Début des années 80’, c’est le désenchantement qui s’empare de ces mouvements qui ne parviennent plus à s’organiser. L’égo-trip prend le pas sur le « Nous », et les groupes de rap se multiplient, constate Laurent.

Les lois du marché régissent le monde du hip-hop et les maisons de disque signent des gros artistes. La musique devient un truc de producteur. Imaginez un peu , la plus grosse fumisterie de l’histoire : GrandMaster Flash n’a pas signé « The Message », alors que le titre est une référence dans le monde du hip-hop.
La technique évolue trop rapidement pour Herc, qui perd rapidement la face.
Pour l’auteur, la chute du DJ est intimement liée à cette question de la technique : d’un côté, la mort de Keith Campbell, le père de Kool Herc qui lui apprit à se servir de ses platines, va mettre à mal l’idéal de projet d’entreprise familiale et touchera en plein cœur la montagne de muscle herculéenne. De l’autre, les origines jamaïquaines du clan Campbell portaient Herc vers le sound system, et la domination par le son, bien plus que par la technique – comme c’était le cas pour Flash par exemple. Contre ce dernier, Kool Herc perdra sa dernière battle, car le hip-hop est une forme artistique qui repose sur la compétition, une vraie gymnastique qui laisse sur le bas-côté ceux qui loupent le virage de la technique.

Non, non, rien n’a changé

L’urbanisme a peut-être changé et les graffitis disparus, mais la misère colle au Bronx et l’asphyxie.
Les jeunes d’aujourd’hui semblent avoir oublié tout cette époque, mais les vieilles dames de la cité Kool Herc, elles, se souviennent :
« – Le Bronx c’était mieux avant ?
– Pas du tout, c’est bien pire. Aujourd’hui les jeunes tirent à vue de nez. »
Tels étaient les mots, taillés dans la dureté du souvenir, que Laurent recueille auprès des habitants des cités Kool Herc et Bambaataa. Avant, les gangs se flinguaient certes, mais pour maintenir un idéal de paix, et lutter contre la drogue. Dans le roman, on voit rapidement que seuls les policiers blancs ont la gâchette facile. Les armes étaient surtout un moyen de dissuasion et de protection, plus que pour régler des vieux comptes. Les poings étaient d’ailleurs plus efficaces, et ils permettaient de se foutre sur la gueule plus longtemps, comme un besoin d’extérioriser une haine qui les brûlait de l’intérieur.

« Ouvrez-les yeux, nous sommes en 1971, nous brûlons en silence ». (p101)

Cette énergie déferlait également lors des blocks partis, où DJ et danseurs en interaction perpétuelle, se poussent à donner le meilleur d’eux-mêmes. Qui gagnera ? Kool Herc aux platines, ou ses rivaux venus se battre à sa soirée ? La piste de danse, le ring de boxe, même combat.

Tout brûle et disparaît dans un Bronx où le feu anime les cœurs de jeunes rappeurs enclins à la révolte. De cette action permanente, il n’y a que très peu de photos. En 1979, « Rappers’s Delight«  prouve que ce qui a été vécu était un moment historique, un tournant dont personne n’avait conscience, et déjà fini aussitôt commencé.

Brûle, le roman de Laurent Rigoulet est dispo ici http://livre.fnac.com/a9701066/Laurent-Rigoulet-Brule

 

« Burn baby, burn »