Bear's Den — Red Earth & Pouring Rain (LP)

Bear's Den Red Earth & Pouring Rain

Red Earth & Pouring Rain, folk en métamorphose.

 

Le nouvel opus de Bear’s Den est un album qui, à la première écoute, se laisse entendre facilement, distraitement. Pas passionnant à première vue, donc. Mais ce serait bête d’en rester là, parce que si on prend le temps de tendre un peu l’oreille, on y découvre des morceaux subtils et sensibles qui recèlent des lignes mélodiques vraiment séduisantes. Et toujours cette délicatesse du texte.

Red Earth & Pouring Rain est un douze titres, des morceaux assez longs qui s’étendent sur quatre ou cinq minutes. Plus de place est laissée à l’instrumental dans une mélancolie toujours omniprésente, évidemment, mais bien plus pop que d’habitude.

La folk à banjo est-elle donc vouée à disparaître du vocabulaire musical britannique ? Car après Mumford & Sons, c’est Bear’s Den qui entament leur métamorphose. En effet, la formation s’est vue amputée de leur joueur de banjo (adieu banjo man) après leur dernière tournée. Le nouvel album s’est donc fait sans lui et c’est un tournant plus rock que les deux londoniens restants opèrent.

Plus réussie que celle de leurs aînés, la transition vers les guitares électriques s’appuie sur la capacité qu’a Andrew Davie, le chanteur, de créer des mélodies. C’est avec un brin de nostalgie que ce nouvel opus semble construit, fait de rock tirant sur la pop avec un soupçon de rythmes vintage (comprenez : ça sent un peu les années 80). On y retrouve ce qu’on a tout de suite aimé chez Bear’s Den : de la love attitude, et de la nouveauté, certes sans banjo (re snif), mais qui se révèle pleine de promesses.

Le disque s’ouvre sur le titre éponyme « Red Earth & Pouring Rain » et ses synthés à disto rétro accompagnés d’une section rythmique à la boîte à rythmes. On reconnaît tout de suite la voix de Davie dans les phrasés et la modulation. Le titre chanté amène un break qui met l’amour au cœur du refrain. On est en plein dans l’esthétique des chatons tristes, totalement notre univers, on est là pour ça. Un nouveau break, un solo de guitare suivi d’un refrain sur un fond de percus légères. L’énergie est progressive et convaincante dans la répétition des patterns qui nous guide vers la fin du morceau.

C’est ensuite « Emeralds » qui fait sont en entrée avec un riff d’emblée très pop, presque garage, avec toujours ces synthés très eighties. Les vocals entrent et se blottissent dans les percus. Le retour de la guitare signe le départ du morceau. Les lignes de guitare et de synthés tournent mais laissent place à la guitare sèche. La recette pop s’intègre bien dans l’esthétique du groupe qui s’amuse à créer de la mélodie dans les solos. Et ça fonctionne plutôt bien.

C’est une nappe de synthés et une guitare sèche qui nous accueillent sur « Dew On The Vine » avec un rythme frappé sur les toms. Encore un phrasé qui nous accroche, à la fois familier et entrainant. On y retrouve l’ADN Bear’s Den. La construction est intelligente dans la variation des parties qui se répètent et se répondent. L’outro fait la synthèse entre le synthé, la batterie, l’acoustique et la basse. Sans faute.

L’atmosphère se fait plus lourde avec la boîte à rythme dark et les accords plaqués de « Roses On A Breeze ». Le phrasé s’enchaine, s’essouffle puis la voix monte pour apporter un peu de douceur avec les chœurs. C’est un quasi silence qui entoure le refrain puis toutes les pièces se mettent en place et s’organisent autour des arpèges de guitares. La gestion de l’intensité est rondement menée avec une belle alternance entre densité et silence. Une montée martiale progressive nous guide vers une partie plus épique en oh oh oh avant le retour au calme.

Puis des arpèges folk font entendre le 1er album dans « New Jerusalem ». Hé ! Mais serait-ce un banjo qu’on entend dans le fond ? Coucou ! Et oui, les deux garçons sensibles et barbus nous livrent ici une ballade plus attendue par nous, fragiles sentimentaux. C’est dans la même lancée qu’arrive « Love Can’t Stand Alone » et sa vague de claviers et de chant aérien. Plus posée, plus mélancolique, la chanson s’appuie sur les synthés et le jeu de cymbales. Elle prend son temps, elle s’étire, elle envoûte et prend de l’ampleur avec la guitare et les chœurs qui se superposent. Les nappes synthétiques reprennent le dessus pour un outro onirique.

Changement d’ambiance avec « Auld Wives » et son entrée en matière à sonorité d’orgue accompagné de basse-batterie. Quelques notes égrainées et le titre répété. On se croirait presque dans Drive. Plus de prise de risque dans le chant avec des montées arrachées. La guitare folk prend le lead de la rythmique pour un titre qui prend de l’épaisseur. Le break laisse le morceau respirer avant un solo pincé. Les effets sont définitivement entrés dans le répertoire de Bear’s Den.

« Greenwoods Bethlehem » débarque avec un picking rond et folk sur fond de synthés dream pop. On est surpris sans l’être car le mélange tient la route sans avoir à rougir. L’entrée en scène de la basse qui lance une construction très pop avant la reprise du pattern de départ en y ajoutant une mélodie égrainée sur la guitare. Red Earth & Pouring Rain est toujours dans le partage de l’intime pourtant sans tomber dans le systématisme.

En intro des six minutes que dure « Broken Parable » entrent des chinoiseries mangées par la guitare et la batterie qui accompagnent un chant plus grave. Est-ce encore du banjo qu’on entend là ? Ou en fait-on notre hantise ? Les percus synthétiques remplacent les cymbales derrière des lignes mélodiques qui s’entremêlent. Le chant est plus attendu, moins accrocheur, plus linéaire. Davie prend son temps pour raconter une histoire et développer la métaphore. Le storytelling, on aime ça. S’opère ensuite une montée d’intensité et des variations dans la répétition des motifs et des paroles pour accueillir les trompettes. Retour des chinoiseries électro aux côtés d’un solo de cuivre sur des percus heurtées. La basse tient l’outro jusqu’au fade out.

« Fortress » fait étirer la guitare et chuinter les synthés. Des accords simplement plaqués portent la voix mélancolique de Davie. De nouveau ces étirements synthétiques introduisent la batterie. On se trouve dans un domaine plus rock avec des percus qui sonnent quelque peu industriel et sont contrebalancées par le picking discret. On attend un peu que ça décolle mais le morceau reste encore un peu timide malgré le retour des cuivres. Mais ça peut envoyer du pâté en live.

« Gabriel » entre en scène avec des percus dignes de Woodkid, bien lourdes (sic) et profondes donc. C’est aussi le retour des synthés et du picking folk. Une jolie envolée de la voix sur seulement la guitare folk et les chœurs. Le banjo, le banjo, le banjo. Cette fois, c’est lui, c’est sûr. Nous voilà rassurés ! Bear’s Den est bien installé dans sa transformation pop-rock et nous a pris par la main tout du long pour ne pas nous perdre. Défi réussi. Dernière transition en douceur vers « Napoleon » et ses mélodies ciselées. Nous sommes en terrain désormais connu, en terrain lentement conquis. Toutefois le disque se clôt sur des accents de son prédécesseur comme un dernier regard en arrière, une dernière respiration avant le grand saut.

Après la découverte véritable de Red Earth & Pouring Rain, nos cœurs de fragiles sont gonflés d’empathie. L’économie générale de ce nouvel effort se fonde sur l’identification et joue sur la corde sensible. Et ça marche très bien. La métamorphose de Bear’s Den est engagée, résultat en live le 30 octobre au Café de la Danse.

Red Earth & Pouring Rain