Les 10 commandements du digg : comment devenir un vrai casse c… digger !

Qu’y a-t-il de commun entre des ados s’extasiant devant des vinyles de New Order, des trentenaires à la barbe implacablement rasée, casquette Supreme vissée sur la tête, fouillant inlassablement dans les bacs des disquaires, et des mélomanes voyageant au quatre coins du monde pour dénicher des CDs de funk ghanéen ou de rock cambodgien ? Réponse : ce sont des diggers. Autrefois l’apanage d’une poignée de passionnés, le « digging » est devenu, avec l’avènement du Web et des réseaux sociaux, un phénomène mondial. Alors demain, tous digger ?

Avant de parler de la situation actuelle, un petit retour dans le turfu s’impose. La naissance du digging (du verbe anglais « to dig », creuser – anglais LV1 maggle) coïncide avec celle du hip-hop. Pour réaliser des samples, les producteurs et musiciens parcourent les disquaires à la recherche de sons qu’ils pourront intégrer à leur composition. C’est le nez fourré dans les bacs de vinyles, à l’orée des années 80, que tout commence ! Cette pratique, au doux nom de crate-digging (littéralement « fouillage de caisse »), préfigure l’esthétique du mix qui sera celle, plus tard, des musiques électroniques.

Initiés par les expérimentations sonores des DJs jamaïcains, les fameux « dubs », et du « cut » de DJ Kool Herc, de plus en plus d’artistes vont s’essayer à l’échantillonnage … au grand damn des créateurs et des maisons de disque ! Avec l’arrivée d’Internet, le digging s’est étendu des producteurs aux auditeurs. Désormais, il ne s’agit plus d’amasser un maximum de samples pour faire ses morceaux mais de dénicher des perles ayant moins de … vingt vues. Au-dessus, c’est mainstream. Point.

Keep Digging

Place donc, désormais, aux diggers 2.0. Selon la page de l’excellente websérie d’Arte, Dig It, « en 2015, 63 millions de morceaux ont été partagés sur Facebook et pour plus de 50% des 15-24 ans, la musique s’écoute et se regarde en ligne, sur YouTube. » Le digging a permis d’abattre progressivement les frontières musicales. Ethio jazz, folk-pop birmane ou encore groove cambodgien s’écoutent désormais partout. Les diggers rendent même parfois service aux artistes. Mulatu Astatke, musicien et producteur, a été repéré par le réalisateur Jim Jarmusch dans une compil’ (Éthopiques). Résultat, l’Éthiopien signe une partie de la BO du film Broken Flowers. Merci qui ?

Keep On Digging

Du sillon au MP3, la figure du digger ne cesse de se métamorphoser. La numérisation a rendu possible une dissociation complète du contenu et de son support. L’avenir du digging n’est donc plus que dans les bacs, mais bien au sein de communautés en ligne spécialisées. Bandcamp, Soundcloud, et plus récemment Diggr, nombreuses sont les plateformes à s’être engouffrées dans la brèche.

Donc exit les vinyles et les cassettes ? Que nenni. Comme l’affirme le directeur du Club action des ­labels indépendants français (le Calif), il se monte en France depuis 2010 entre dix et vingt disquaires par an. Ces prétendues reliques ont donc plus que jamais le vent en poupe. N’oublions point que si le digging d’aujourd’hui fait la part belle au streaming et aux MP3 et autres formats compressés, il englobe aussi les cassettes et les CDRs. L’astuce : les chineurs, les vrais, « rippent » (=numérisent) ces derniers afin de les poster sur YouTube ou bien Soundcloud. Habile Bill !


Après ce petit tour d’horizon, passons à la #tape2. Ci-dessous, dix indispensables pour devenir, un jour, le meilleur digger (et te battre sans répit pour le rester) :

1. Dans les genres musicaux inconnus tu te spécialiseras

Du rock-khmers de Dengue Fever à l’éthio-jazz d’Akala Wubé en passant par l’électro-chaabi des banlieues du Caire, aucun genre ne doit rester hors de ta portée. Le digging vise avant tout à abolir les frontières musicales. La richesse de ta culture musicale façonnera ton oreille et t’aidera indubitablement à trouver les perles rares

2. Les bacs des disquaires jusqu’au fin fond du fond tu fouilleras

Être un bon digger demande de l’abnégation. Pour dénicher une pépite, il faut savoir faire fi de la poussière et des araignées. Louper une réédition rare de Claude François pour quelques insectes morts, ce serait quand même ballot, non ?

3. Les autres diggers tu suivras

Un digger informé en vaut dix. Le bon plan : être amis avec les gros diggers et les patrons des shops sur Facebook. Va donc aussi faire un petit tour du côté des groupes Facebook spécialisés, des plateformes (YouTube; Wearediggr) et fais tourner tes trouvailles. Parce que la musique, c’est avant tout du partage… et de l’amour.

4. Un vocabulaire alambiqué tu emploieras

Dire « edit », et non pas« remix », quand on parle du redécoupage d’un morceau existant auquel on ajoute des sons. Ne surtout pas parler de CD, mais bien de CDR ; et non pas de compilations, mais bien de mixtapes ! Tu feras aussi attention entre les originaux et le repress, les originaux pouvant contenir des tracks qui ne sont pas dans les repress ou bien pire les repress provenant de master digitaux (à fuir dans la mesure du possible, mais le cœur a ses raisons que la raison ignore).

5. Chez des petits commerçants tu t’approvisionneras

Le digger pratique l’écologie musicale : il privilégie les circuits courts. Les adresses ne manquent pas : Cuve à Son (Paris 12e), Beers & Records (Montreuil), les Balades Sonores (Paris, 9e), Rockin’ Bones (Rennes), Bad Seeds (Brest), Mélomane (Nantes), Exit Music for a Drink (Angers)… Vous trouverez d’ailleurs pas mal de bonnes adresses sur le site du Disquaire Day. Et pour les plus 2.0 d’entre vous, Discogs fera très bien l’affaire lorsque que vous cherchez des vieilles galettes ou les disquaires / distributeurs en ligne (Rush Hour, Clone etc) lorsque que vous êtes à l’affût des nouveautés. Il est aussi intéressant de suivre les bandcamps de vos labels / artistes préférés, très souvent des petites éditions limitées bien sympas y sont présentes. Et cerise sur le gâteau, ils gagnent plus d’argent en passant par cette plateforme #SupportYourLocalArtists.

6. L’underground tu vénéreras

Le digger s’apparente à une taupe s’ingéniant à creuser les sillons des magasins. Il s’éloigne souvent dans le maquis (l’une des traductions du terme underground) musical pour en excaver les pépites oubliées. Le digging est, et restera une passion souterraine.

7. À l’art subtil du classement tu t’adonneras

La playlist est la sonothèque du turfu. Elle te permettra de ranger tes trouvailles par genre, émotions, époque… Électrop, rauque, discocorico, #untitled ; n’oublie surtout pas de leur donner un nom décalé. Après dans tes bacs à toi ensuite de définir le classement qui te conviendra : Genres / Labels / Artistes – BPM / Genres / Labels / Artistes – Genres / Zones Géographiques / Label / Artistes… Bref, toi seul trouvera le secret de ta mémoire et le meilleur système pour t’y retrouver.

8. Les mix et les émissions de radio tu écouteras

Mixes Data Base, Le Mellotron ou encore PWFM, sont autant de terres fertiles que tu pourras creuser. Instant auto promo : n’oublie pas le Soundcloud du Limo qui regorge de bons filons (Mixshakes, premières, les pépites sont à un petit clic). Clic :

9. Les tags et le label pour trouver ton chemin tu utiliseras

Sur les Internets, ces #mots-clés permettent de catégoriser les sons déposés sur les plateformes d’écoute et t’aideront à t’orienter dans les souterrains du digging. Si tu ne peux pas écouter ton son, le label ou bien le producteur/arrangeur sont autant d’indices qui te permettront de dénicher (ou pas) la pépite. Et si tu as l’âme arty, et de la sensibilité visuelle, tu peux tout simplement craquer pour la pochette.

10. Curieux tu seras !

La curiosité est la qualité première de tout bon digger. Si écouter des tracks qui ont moins de dix vues te rebute, tu peux d’ores et déjà rendre ta pelle. Le digging n’a rien d’une partie de plaisir. Ce sacerdoce musical nécessitera de longues nuits passées à scroller sur YouTube, sans compter les après-midi à fouiller dans les bacs des disquaires, à traquer ce frisson si particulier et si dur à trouver : celui du génie.

Voilà, vous savez tout. On vous laisse désormais creuser en paix (dans votre compte en banque). Cheers 🙂

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